Lascaux II

Serait-ce toujours le hasard qui fait venir ici ?

Pourtant, pas un chien à promener, ni même un rendez-vous avec Marcel Ravidat, juste un bouchon sur l’autoroute et l’envie de prendre la tangente, d’arpenter les petites routes en tenant un cap au sud. Au petit bonheur la chance, de nationales en départementales je roule… puis tout à coup, à un embranchement, une flèche horizontale, comme suspendue en plein vol, plantée là sur un totem ! Aucune vision guerrière, mais plutôt une piste inattendue. En lettre capitale : LASCAUX. Trente ans que je songe à ce moment, et c’est maintenant.

Grotte de Lascaux II © Sacha Lenormand

Grotte de Lascaux II © Sacha Lenormand

Plonger dans le temps ! La formule est trop usitée pour être clairement entendue et pourtant telle est la réalité. Le auvent qui nous abrite du soleil, ne laisse en rien présager de ce qui se cache sous cette croûte terrestre. Une forêt, une garrigue, je ne sais pas très bien, toujours est-il que le camouflage est parfait. La végétation est comme un paquet cadeau, quel fin limier pourrait imaginer qu’il suffirait de faire un faux pas, de pousser un arbrisseau pour changer de monde.

C’est à sa lampe de poche que je l’ai reconnue. C’est notre guide, elle semble éteinte, sans aspérité, comme polie par des flots de touristes qui l’auraient roulé des milliers de fois au bas des escaliers que nous allons descendre. Oui, il s’agit bien ici de plonger. En bas il fait froid, il fait sombre, il fait humide. Il serait bien inconscient de penser que ce n’est pas un océan qui s’ouvre à nous. Inconscient, oui inconscient, une plongée de quarante minutes dedans.

Je me débrouille pour être le premier en bas, je veux avoir le nez sur la porte, ressentir quand elle s’ouvrira, cet air qui y stagne depuis dix-sept mille ans. Lorsque que l’on assiste au trépas d’un vivant ; est-ce une image de l’esprit, une visualisation, je ne sais pas, toujours est-il, que l’on peut ressentir ce dernier souffle, cette échappée, cette envolée. Là, c’est l’effet inverse, celui d’être décoiffé par les pleins poumons d’une humanité enfouie. Quand ont est gamin le terrain d’aventure c’est l’imaginaire. Trente ans que j’imagine ce moment, tel un aventurier qui va respirer l’air du temps. La porte s’ouvre sur une antichambre, j’ai un vague souvenir d’une maquette, de quelque photo, certainement celle de Marcel Ravidat, peut–être en compagnie de son chien, ou d’une bande d’amis. L’arrière plan sonore est habité par la voix de notre guide, elle énumère une pluie de datation. Nos yeux ont eu le temps de s’habituer à la pénombre et enfin les portes s’ouvrent, nous voici dans le ventre de l’humanité, au cœur de sa gestation primitive.

Les reproductions autrefois si planes dans les livres, prennent ici corps sur la paroi. Epousant le relief, la peinture y est dans toute son ampleur. Les aspérités servent de tremplin à la ligne, les courbes se déploient au rythme du bas relief naturel. Ce n’est rien qu’un peu de pigment déposé en poussière, écrasé et aggloméré à la roche. Rien que de l’ocre et du noir de fumée, et c’est magique. C’est aussi du grand cinéma. La magie de la caverne en somme ! La camera obsura est là, les images transitent depuis la nuit des temps, elles viennent du passé. Il suffit de tourner sur soi pour qu’elles s’animent. C’est le praxinoscope de l’histoire de l’humanité, le souvenir s’agite en moi, je suis profondément ému. Ils sont tous là, aurochs, bisons, chevaux, cerfs, bouquetins et félins. Toutes ces images de mon enfance, s’étirant sur la paroi, galopant sous la nef.

Mon groupe s’en va, je reste seul quelques instant à contempler cette voûte céleste. Le silence est immense. Malheureusement trop bref, le groupe suivant, des néerlandais déferlent sans prévenir, une humanité débordante de mots, de couleurs, c’est le XXI siècles qui débarque.

Le fond de la grotte, celui que l’on imagine comme étant le sanctuaire, le tabernacle, le lieu rituel ou la connexion devait s’opérer avec les astres, la nature, les animaux ou je ne sais quoi d’autre encore, est en définitive habitée par une porte. Une solide porte de métal. Une main dessus, je la pousse et la lumière du jour pénètre dans cette chambre obscure de l’humanité, je fais un pas vers l’extérieur, un pas vers le présent. Laissant derrière moi l’imaginaire des prémices du monde humain, Je suis saisi d’une impression visuelle étrange. Partout, dans les irrégularités du béton de l’escalier, sur le sol aux graviers éparses, sur le pavé des murets apparaissent en persistance rétinienne les figures peintes de la grotte. Elles s’appliquent naturellement dans les interstices de la roche et se superposent à la réalité. La magie de Lascaux très certainement. Pendant ce temps tout autour des gamins un téléphone à la main traquent des Pokémons, à chacun sa réalité virtuelle.

Dans le parking, attaché à un arbre, un chien fait sonner la cavité de ses entrailles, il hurle à la mort. Aurait-il quelques connexions avec de lointains ancêtres à lui, plus loin un autre prends le relais et colporte à son tour sa complainte canine. Ces chiens m’intéressent, surtout leur gueules ouvertes vers le ciel, ils semblent en extase avec leurs yeux mi-clos, comme connecté avec quelques chose d’autre. Je me décide à aller les photographier. Deux gamines arrivent en courant, braillant le nom d’un chien. Le silence retombe.

Je range mon appareil photo.

Lascaux II, juillet 2016. Original, fac-similé, l’émotion est intacte.

À propos de Sacha Lenormand photographe

Sacha Lenormand photographie Pour un photographe se présenter en quelques lignes n'est pas chose simple, alors qu'il s'exprime quotidiennement au travers des images qu'il fabrique. Très simplement j'aime photographier, retranscrire une idée en image, raconter des histoires avec des photos, faire passer une information. Mon vocabulaire est fait de lumière, de mouvement, et l'instant est mon principal outil de travail. Un appareil photo c'est un talisman pour aller vers les autres, il amplifie ma relation au monde et mon contact social.
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